French Articles
L’année de Trump ?
Joseph S. Nye
Friday 11th of January 2019

Time magazine n’a pas choisi Donald Trump comme personnalité de l’année 2018, mais pourrait le faire en 2019. Trump a terminé l’année qui vient de s’écouler en s’attirant les critiques pour avoir annoncé le retrait des troupes américaines de Syrie et d’Afghanistan sans consultation préalable de ses alliés (provoquant ainsi la démission de son secrétaire à la Défense, James Mattis) et pour avoir fermé une partie du gouvernement suite au litige concernant la construction d’un mur à la frontière mexicaine. En 2019, les démocrates ayant repris la Chambre des représentants, les condamnations de sa politique étrangère ne feront que s’aviver.  


Les thuriféraires de l’actuelle administration font peu de cas des critiques. Spécialistes des affaires étrangères, diplomates et alliés sont atterrés du style iconoclaste de Trump, mais sa base a voté pour le changement et applaudit à ce chambardement. Certains experts affirment qui plus est que la confusion trouvera sa justification si les conséquences s’avèrent favorables aux intérêts américains, comme pourraient l’être une attitude plus conciliante de l’Iran, une dénucléarisation de la Corée du Nord, une évolution de la politique économique de la Chine et une régulation plus équitable des échanges internationaux.

Évidemment, juger aujourd’hui des conséquences à long terme de la politique étrangère menée par Trump reviendrait à prédire le score final d’un match qui n’en est qu’à la mi-temps. Niall Ferguson, historien enseignant à Stanford, n’en affirme pas moins que « la clé de la présidence Trump tient à ce qu’elle est probablement la dernière chance pour l’Amérique de stopper, du moins de ralentir, l’ascension de la Chine. Et bien qu’elle ne soit peut-être pas très satisfaisante d’un point de vue intellectuel, la façon dont Trump aborde le problème, affirmant en l’occurrence la puissance des États-Unis comme un élément imprévisible et perturbateur, pourrait effectivement demeurer la seule carte disponible. »

À quoi les critiques de Trump répliquent que si son iconoclasme devait déboucher sur des succès, encore faudrait-il les évaluer au sein d’un bilan où doivent figurer les coûts, comme les bénéfices. Ils maintiennent que le prix, en termes de dommages causés aux institutions internationales et à la confiance entre alliés, sera trop élevé. Dans la compétition avec la Chine, pour prendre cet exemple, les États-Unis disposent d’alliés par dizaines et n’ont que peu de contentieux avec les pays voisins, alors que la Chine ne compte que peu d’alliés et est engagée dans un certain nombre de différends territoriaux. En outre, si les règles et les institutions peuvent être contraignantes, les États-Unis conservent un rôle prépondérant dans leur adoption et en sont un des grands bénéficiaires.

Lorsqu’il s’agit de juger la politique étrangère d’un président, le débat sur la pertinence de son style personnel soulève des questions plus générales. En août 2016, 50 anciens hauts responsables de la sécurité nationale, républicains pour la plupart, ont déclaré que les humeurs du président le rendaient inapte à l’exercice de sa charge. La plupart des signataires furent exclus de l’administration. Mais étaient-ils dans le vrai ?

En tant que dirigeant, Trump peut être ou ne pas être adroit, mais ses humeurs le placent à un piètre rang lorsqu’on les compare à l’intelligence tant émotionnelle que contextuelle qui fit d’un Franklin D. Roosevelt et d’un George H. W. Bush des présidents qui parvinrent à leur but. Tony Schwartz, le co-auteur du livre de Trump, L’Art de la négociation, écrit : « Le sentiment de sa propre valeur est toujours en péril chez Trump. Lorsqu’il se sent offensé, il réagit impulsivement et, pour se défendre, construit un récit d’autojustification qui n’est pas fondé sur des faits et rejette toujours la faute sur d’autres. » Schwartz attribue cela à une réaction de défense de Trump à l’égard de la domination exercée par son père, qui était « d’une exigence sans bornes, difficile et ambitieux […]. Vous ne pouviez que dominer ou vous soumettre. Vous deviez créer et exploiter la peur ou bien y succomber – ce qui fut le cas, à ses yeux, de son frère aîné. » En conséquence de quoi « il ne laisse tout simplement pas percer d’émotion ni d’intérêt envers autrui » et « les faits sont tels que Trump décide qu’ils doivent être, au jour le jour ».

Que Schwartz ait ou non raison concernant les causes, l’égo de Trump et ses exigences émotionnelles semblent souvent influencer ses relations avec les autres dirigeants ou son interprétation des événements qui surviennent sur la scène du monde. L’image donnée de la rudesse est plus importante que la vérité. Le journaliste Bob Woodward rapporte que Trump expliquait à un ami qui reconnaissait s’être mal comporté envers des femmes que « le vrai pouvoir, c’est la peur […]. Tu dois nier, nier, et nier et faire reculer ces femmes. Si tu admets quoi que ce soit ou la moindre faute, tu es mort ».

Les humeurs de Trump limitent son intelligence contextuelle. Il manquait d’expérience, mais il n’a presque rien fait pour combler son ignorance. Les observateurs les plus proches le décrivent comme quelqu’un qui lit peu, exigeant que les notes d’information qu’on lui soumet soient très brèves, s’appuyant essentiellement sur les nouvelles télévisées. Ainsi n’accorderait-il que peu d’attention aux préparatifs de ses collaborateurs avant les sommets avec des autocrates habiles comme le président russe Vladimir Poutine ou le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un. Si le style iconoclaste de Trump n’était qu’une entorse à l’étiquette présidentielle, on pourrait encore dire que ses contempteurs font la fine bouche ou demeurent prisonniers d’une conception surannée de la diplomatie.

Mais la grossièreté n’est pas sans conséquences. Sous prétexte de changement, Trump a semé le trouble dans les institutions et au sein des alliances, n’admettant qu’à contrecœur leur importance. Son discours a déprécié la démocratie et les droits de l’homme, comme l’a montré sa réaction timorée au meurtre du journaliste dissident saoudien Jamal Khashoggi. Si Trump a repris le thème de la « cité sur la colline » à laquelle le président Ronald Reagan identifiait les États-Unis, son comportement « à domicile » envers la presse, l’institution judiciaire et les minorités brouille l’image de la démocratie américaine et sape son pouvoir de séduction. Les enquêtes internationales montrent un affaissement du soft power de l’Amérique depuis qu’il est entré en fonctions.

Tandis que contempteurs et admirateurs disputent de l’attractivité des valeurs incarnées par la voie trumpiste de « L’Amérique d’abord », l’analyste impartial ne peut excuser le président de ses difficultés émotionnelles si celles-ci entravent la réalisation de ses objectifs – comme lors des rencontres au sommet avec Poutine et Kim. Pour ce qui est de la prudence, le non-interventionnisme de Trump le protège au moins de certains péchés par commission, mais on peut se demander si ses cartes mentales et son intelligence contextuelle lui suffisent pour comprendre les risques qu’encourent les États-Unis face à la dispersion de la puissance en ce siècle. À mesure qu’augmentent les tensions, il pourrait bien devenir inévitable, en 2019, de compter avec Trump.


project-syndicate.org